Lettre 907


Année 388


(Dossier Eusébios XXII/24)

(Dossier Tatianos)


Lettre adressée à Abourgios, ami de Tatianos, pour Eusébios, le sophiste, menacé de perdre son atélie. On se trouve ici dans le même contexte qu'en ep. 904, 905, 906, 908, 909. 


Ἀβουργίῳ


1. Οὐκ ἔλαθές με τηρῶν ἀκριβῶς τὴν πάλαι γενομένην φιλίαν οὐδ’ ὅτι χαίρεις ὁρῶν χαίροντα τοῖς ἡμετέροις πόνοις τὸν μέγαν Τατιανόν· ταυτὶ γὰρ οἱ μὲν ἥκοντες ἡμᾶς ἐδίδαξαν, οἱ δὲ ἐν ἐπιστολαῖς. 2. οὔκουν ἡγησάμην ἐνοχλήσειν, εἰ χάριν αἰτοίην ὑπὲρ ἧς πρὸς μὲν αὐτὸν οὐκ εἶχέ μοι μνησθῆναι καλῶς, ἐπὶ σὲ δὲ ὑπὸ τοῦ πρέποντος ἐπεμπόμην. ἔστι δὲ ἃ δεῖ γενέσθαι παρὰ σοῦ τοῖς θεοῖς τοῖς λογίοις. 3. Εὐσέβιος, οὑμὸς ὁμιλητής, δεομένης αὐτοῦ τῆς βουλῆς ἐν τοῖς ψηφίσμασι μιμήσασθαι τὸν πρόγονον καὶ ὁμώνυμον καὶ ποιεῖν ῥήτορας πείθεται καὶ καταστὰς εἰς τοὺς τοιούτους πόνους καὶ πολλοῦγε ὢν ἄξιος τιμᾶται πάλιν ψηφίσμασιν αἰτοῦσιν αὐτῷ τιμὰς παρὰ τοῦ βασιλέως. καὶ ἦν ὁ μὲν οἷς ἔλαβε λαμπρός, ἡ δὲ οἷς ἐπήγγειλεν, ὁ δὲ οἷς ἔδωκεν. 4. ἑλόμενοι δὲ αὖ τὸν σοφιστὴν πρεσβευτὴν οὐχ ὡς βουλευτήν, ἀλλ’ ὡς οὐκ ἀπολοῦντα τοῦτο ἐν ᾧπερ ἦν, καὶ τοῖς παρ’ αὐτοῦ λόγοις τῆς πρεσβείας ὠφελημένης καὶ ταῦτ’ ἀπαγγέλλοντες αὐτοὶ μετὰ ταῦτ’ Εὔριποι γενόμενοι τὴν ἐναντίαν ἦλθον καὶ δεῖν ἔφασαν τὸν σοφιστὴν ποιεῖν ὧν ἀφεῖται παρὰ τῶν νόμων. 5. δεινὸν οὖν, εἴτε μηδεὶς ἀτελὴς ἔσται σοφιστής, ἀλλ’ οἱ λόγοι τοιαῦτα πείσονται, εἴτε μόνος οὐκ ἔσται, ἀλλ’ οἶος Ἀργείων, ὥς πού φησιν Ὅμηρος, ἀγέραστος ἔσται, καὶ ταῦτα ὢν οὐδενὸς ὕστερος, ἵνα μηδὲν εἴπω πλέον.  καὶ μὴν καὶ περὶ τῶν τιμῶν τῶν ἀνῃρημένων ἔστιν αὐτῷ δεικνύειν ὡς τούτῳ μόνῳ μενοῦσι, καὶ τὰ γράμματα ἐγγύς. δὸς οὖν σαυτὸν σύμμαχον μέλλων δώσειν τῇ τοῦ δικαίου μερίδι.

à Abourgios1


1. Il ne m'a pas échappé que tu entretiens soigneusement notre amitié, née il y a longtemps, ni que tu te réjouis de voir le grand Tatianos se réjouir de nos travaux2 : voilà ce que les uns nous ont appris de vive voix, les autres dans des lettres3. 2. J’ai donc pensé que je ne t’importunerais pas si je te demandais une faveur qu’il n’était pas décent que je mentionne devant lui, mais pour laquelle les convenances me dirigeaient vers toi4. Il est des devoirs dont tu as à t’acquitter envers les dieux de l'éloquence. 3. Eusébios, mon disciple5, à qui le conseil demande dans ses décrets d'imiter son ancêtre du même nom et de former des orateurs, obéit6 ; comme il s’est consacré à de tels travaux et qu'il est fort méritant, il est honoré à nouveau par des décrets7 qui sollicitent pour lui des honneurs8 venant de l'empereur : et les voilà illustrés9, lui par ce qu'il avait obtenu, le conseil par ce qu'il avait proposé, Lui par ce qu'Il avait accordé. 4. Et puis, ils10 choisirent le sophiste comme ambassadeur, non en tant que curiale, mais avec l’assurance11 qu’il ne perdrait pas la situation dans laquelle il était12 ; l'ambassade fut servie par son éloquence, ils le reconnurent eux-mêmes,  mais après cela, devenus des Euripes13, ils firent marche arrière et prétendaient que le sophiste devait assumer ce dont il avait été dispensé par les lois14. 5. Il serait donc terrible qu’aucun sophiste ne soit exempté - et que l'éloquence soit ainsi traitée - ou bien qu’il soit l’unique sophiste à ne pas l’être, et que « seul parmi les Argiens », comme le dit Homère quelque part, « il soit sans sa part de butin15 » ; et cela, alors qu'il ne le cède à personne, pour ne pas dire mieux. D’ailleurs, au sujet des honneurs qu’on lui a retirés, il est en mesure de prouver que, pour cette unique raison, ils lui resteront et il tient les écrits16 à disposition. Donne-toi donc comme son allié si tu dois te donner au parti de la justice.  


1. Abourgios, qui fit carrière dans les bureaux palatins, fut influent jusqu’à la fin des années 380. C'est pourquoi Libanios le sollicite comme intermédiaire auprès de Tatianos.

2. πόνοι : c'est le nom employé par Libanios pour désigner les travaux rhétorique (composition de discours, enseignement). Selon le contexte, il conserve ou non sa connotation d’effort, de labeur, de peines (cf. ep. 905, 1).

3. La lettre fait allusion à ce qu’on peut appeler le réseau de Libanios, constitué à la fois par tous les voyageurs, amis de passage, messagers et porteurs qui lui communiquent des nouvelles oralement, parfois de manière indirecte, et par des correspondants qui lui adressent directement leurs écrits. 

4. Libanios fait allusion au protocole qui lui impose de s’adresser au préfet du prétoire d’Orient en remontant  jusqu’à lui par l'intermédiaire des différents fonctionnaires occupant les postes successifs de la hiérarchie. Ce souci de respecter des règles protocolaires est-il cependant sa seule motivation ? En d’autres occasions, Libanios, en effet, s’adresse directement au personnage le plus haut placé. Peut-être, dans ce cas précis, est-il embarrassé de faire  à Tatianos une demande qui va à l'encontre de la politique du préfet, politique qu'il  loue par ailleurs et qui a pour but de renforcer les curies, notamment en luttant contre la fuite des curiales...

5. Ici ὁμιλητής : « disciple ». cf. ep. 990, note 7.

6. Eusébios obéit à la demande du conseil, ce qui suggère qu'il a été recruté par la cité comme professeur de rhétorique dans la classe de Libanios ; il suit également la tradition familiale en embrassant cette profession.

7. Il s'agit des décrets du conseil.

8. Le terme  « honneurs » fait peut-être référence à l’obtention du statut de sophiste officiel : cette interprétation peut être appuyée par l’utilisation du terme de σοφιστής (sophiste) que Libanios réserve exclusivement à Eusébios  quand il évoque ses assistants et ses collègues d'Antioche. 

9. λαμπρός est une traduction du latin illustris, la plus haute dignité des sénateurs (au dessus de spectabilis et de clarissimus). Ce terme souligne aussi le prestige et la dignité que confèrent les logoi, dans une hiérarchie parallèle à celle des institutions.

10. Les curiales.

11. Le ὡς suivi du participe futur traduit l’intention, la projection dans l’avenir. Eusébios aurait eu la garantie de ne pas perdre son statut.

12. C’est-à-dire celui de sophiste - officiel ? - donc dispensé des munera.

13. Sur l'image de l'Euripe, voir ep. 870 note 3.

14. παρὰ τῶν νόμων est volontairement ambigu : l'expression signifie à la fois « contre les lois » (les prétentions ou exigences du conseil sont en effet présentées comme illégales) et « par les lois » (la dispense accordée à Eusébios a été reconnue par l’empereur) : Libanios joue de cette ambiguïté à la fin de sa phrase.

15. Hom, Il. I, 118 : référence à Achille qui n’a pas reçu sa part d’honneur, dans le conflit qui l'oppose à Agamemnon.

16. Il possède en effet les preuves qu’il peut exhiber : les « décrets » du conseil et sans doute la réponse de l’empereur confirmant son statut de professeur immune : cf. ep. 906, 1.