Lettre 905


Année 388


(Dossier Eusébios XXII/24)


Recommandation pour le sophiste Eusébios adressée à Théodoros, qui a déjà reçu ep. 848 et ep. 903. On se trouve dans le même contexte qu'en ep. 903 et 904 : Libanios use des mêmes arguments et suit la même ligne de défense. Cette lettre a pour leitmotiv l'opposition entre la légitimité d'Eusébios et l'injustice de ses adversaires. Eusébios est également érigé ici au rang de symbole de la culture rhétorique.


Θεοδώρῳ


1. Ἔδει μὲν ἡμᾶς ἐν ἡδονῇ νῦν εἶναι τῶν ἀδίκως Εὐσεβίου τοῦ σοφιστοῦ λαμβανομένων κεκρατημένων, ὃ κοινὸν ἂν ἦν κέρδος ἐκείνων τε καὶ ἡμῶν, ἡμῶν μὲν οὐκ ἀδικουμένων, ἐκείνων δὲ οὐκ ἀδικούντων, ὃ δὴ καὶ αὐτὸ τοῖς εὖ φρονοῦσι κέρδος· ἐπεὶ δὲ τῇ λίαν φιλονεικίᾳ τοσοῦτον  ὅσον βεβούληνται καὶ δεδύνηνται καὶ διατετμήμεθα πρότερον, ὥσπερ βόες ὑπὸ ζυγῷ τὰ περὶ τὴν γῆν, αὐτοὶ τὰ περὶ τοὺς λόγους πονοῦντες, δίκαιος ἂν εἴης Ἀθηνᾶ τῷ Ὀδυσσεῖ γενέσθαι κἀν τῷ μετ’Εὐσεβίου τοῦ σοφιστοῦ στῆναι παντὶ τῷ τῶν σοφιστῶν ἔθνει λῦσαι τὸν φόβον. 2.  καὶ γὰρ οὐδὲ δικαίων τῶν σοφιστῶν ἔθνει λῦσαι τὸν φόβον.  καὶ γὰρ οὐδὲ δικαίων ἁνὴρ ἀπορεῖ πολλὰ μὲν ἔχων ἀναγνῶναι τῆς βουλῆς γράμματα, πολλὰ δὲ τοῦ φιλανθρωποτάτου βασιλέως. 3. οἱ δ’οὔτε τὰ αὑτῶν αἰδούμενοι οὔτε τἀκείνου φοβούμενοι μεταφέρειν ἐφ’ ἃ βούλονται πειρῶνται τὸν τῶν ἔργων μὲν ἐκείνων ἀφειμένον, ταῖς δὲ τῶν Μουσῶν ᾠδαῖς δεδεμένον· ὃ οὔποτε Θεόδωρος ὁ καλὸς ἀνέξεται πρὸς τὸ τιμᾶν τοὺς λόγους ἀνάγκην  ἔχων τὸ διὰ λόγους ἐνταῦθα οὗπέρ ἐστιν ἥκειν.

à Théodoros


1. Aujourd’hui nous devrions être satisfaits de la défaite de ceux qui essayent de s’emparer injustement1 du sophiste Eusébios ; ce serait un avantage pour eux comme pour nous : pour nous parce que nous ne subirions pas d’injustice, pour eux parce qu’ils n’en commettraient pas, ce qui est déjà, en soi, un avantage pour les hommes de bon sens2. Mais puisqu’avec leur esprit excessivement querelleur, tout ce qu’ils ont voulu, ils l’ont pu, alors que nous avons été arrêtés net dès le début, nous qui peinons aux travaux de l’éloquence, comme les bœufs sous le joug aux travaux de la terre3, il serait juste que tu sois tel Athéna envers Ulysse4 et qu’en te rangeant au parti d’Eusébios le sophiste, tu libères de la peur le peuple entier des sophistes5. 2. En effet, l’homme ne manque pas d’arguments légitimes, lui qui peut donner à lire de nombreux écrits6 du conseil et de nombreux autres du très philanthrope empereur. 3. Mais ceux qui ne respectent pas leurs propres écrits et ne craignent pas non plus les siens7, s’efforcent de déplacer là où ils le veulent celui qui est exempté de ces tâches et qui s’est consacré aux chants des Muses. Cela, le bon Théodoros ne pourra jamais le tolérer, lui qui se doit d’honorer l’éloquence puisque c’est grâce à l’éloquence qu’il est parvenu là où il est8


1. Les curiales cherchent à intégrer Eusébios dans les rangs de la curie : cf. dossier Eusébios XXII/24

2. Opposition entre « nous », Eusébios et Libanios, qui sont du côté du bon droit et « eux » qui risquent de commettre une injustice en remettant en question le statut reconnu au sophiste

3. La métaphore agricole souligne le caractère difficile et exigeant de l'enseignement de la rhétorique. Les élèves, eux, sont souvent comparés à un troupeau (cf. ep. 951 note 3 et ep. 990, note 10).

4. Allusion à la protection infaillible d'Athéna envers Ulysse. 

5. Argument intéressant : le cas d'Eusébios pourrait faire jurisprudence et entraîner la perte d'immunité pour d'autres sophistes. C'est donc la défense de toute une corporation que Libanios présente ici.

6. On a choisi de rendre le mot grec γράμματα par le terme général d'« écrits », parce qu'il est employé ici à la fois pour les décrets du conseil et pour les rescrits de l'empereur ou les documents officiels validant l’exemption d’Eusébios (signifiant l'absence de charges curiales ou « tâches », citées § 3 ).

7. Ceux de l'empereur.

8. Théodoros est un homme de culture et Libanios lui demande de rendre à la rhétorique ce qu'il lui doit.