Lettre 990


Année 390


(Dossier Proclos)

(Dossier Tatianos)


Lettre de félicitation adressée à Tatianos désigné comme consul pour l'année suivante (391). Libanios salue aussi l'activité littéraire de Tatianos qui a composé un poème à partir d'Homère. Enfin, il recommande Palladios, le porteur. La lettre en général éclaire sur la production littéraire et les échanges entre lettrés qui se relisent et se corrigent mutuellement. 


Τατιανῷ


1. Τὰ περὶ τῆς εἰς σὲ τιμῆς γράμματα ταυτησὶ τῆς δικαίας ἥξονθ’ ἡμῖν, ἥξει γάρ, ἔφθη τῆς τιμῆς ὁ λόγος, ὃς δι’ ὁπόσης εἰσέρχοιτο πόλεως, ἑορτὴν ποιῶν καθ’ ἑκάστην ἔρχεται. τὰς γὰρ οὔσας τε διὰ σὲ καὶ σωζομένας καὶ ηὐξημένας ἔδει δήπου καὶ πηδᾶν καὶ ᾄδειν καὶ χορεύειν καὶ οἷς ἂν ἦν  ἀμείβεσθαι τὰς πολλάς τε καὶ μεγάλας καὶ λαμπρὰς εὐεργεσίας, ἀνθ’ ὧν οἱ τὰς πόλεις ἔχοντες θεοὶ ταυτὶ τὰ νῦν διὰ τοῦ θειοτάτου βασιλέως ἔδοσαν. 2. ἡμεῖς δὲ οἱ περὶ τὰς Μούσας καὶ μᾶλλον ἑορτάζομεν μετά τε τῶν ἄλλων εὖ παθόντες ἀνθρώπων καὶ πλέον ἐκείνων τι λαβόντες εὐρυτέρας τῆς παιδεύσεως ὑπὸ σοῦ γεγενημένης ποιήσεως συναφθείσης τῇ παρ’ Ὁμήρου δι’ αὐτῶν τῶν Ὁμήρου. 3. οὗτος δὲ ὁ πόνος ἠγαπᾶτο μὲν καὶ πρότερον καὶ ἦν ἐν χερσὶ διδασκάλων τε καὶ μαθητῶν τυγχάνων ὧνπερ Ἰλιὰς καὶ ἣν ἐπ’ ἐκείνῃ πεποίηκεν Ὅμηρος ἀκριβωθεὶς δὲ τῇ τρίτῃ χειρὶ καὶ τοῦ κάλλους γενομένου μείζονος μειζόνως ἤστραψεν ὁ πόνος, καὶ ἐφ’ὅτιπερ ἂν τῆς ἀγέλης ἔλθῃς, εὑρήσεις Τατιανόν. ᾧ καὶ αὐτὸς γεγένημαι βελτίων χρησάμενος μὲν καὶ τοῖς πρώτοις, μᾶλλόν γε μὴν ἐνδιατρίβων τοῖς δευτέροις κινῶν τοῖς σοῖς ἐμαυτὸν εἰς τὰ ἐμαυτοῦ. 4. ἐκεῖνα δὲ ἃ δεῖν ᾠήθης αὖθις εἶναι παρὰ σοί, θαυμαστὸν ὡς οὐκ ἔστι παρὰ σοὶ δεδομένα κομίζειν ᾧ καλῶς εἶχε δοῦναι· δέδοται γὰρ τῷ πάντα ἀρίστῳ Πρόκλῳ. καὶ τοῦτο ἴσασι Πάγραι, οὗ φέρων εἰς χεῖρας Ὀλύμπιος ἔθηκεν αὐτῷ τὴν διφθέραν. 5. ἃ καὶ πρὸς τὸν χρηστὸν διῆλθον Παλλάδιον, ὃς ἔχων ἃ βούλοιτο πράττειν, ἃ τοῖς νόμοις ἀρέσκει μόνα πράττων διετέλεσεν.

à Tatianos


1. La lettre qui doit nous parvenir car elle nous parviendra sur cet honneur mérité qui t’échoit1, a été précédée par la rumeur : elle s’est répandue dans toutes les cités et en arrivant dans chacune d’elle a provoqué la fête. Celles qui te doivent leur existence, leur salut, leur croissance2 ne pouvaient naturellement que bondir, chanter, danser et rendre par les moyens dont elles disposaient3 les nombreux bienfaits, grands et éclatants, en échange desquels les dieux patrons des cités t’ont aujourd’hui accordé cet honneur4 par la main du très divin empereur. 2. Nous, du cercle des Muses, faisons encore plus la fête5. Si nous avons été bien traités avec les autres hommes, nous avons reçu plus qu’eux car la culture s’est diffusée grâce à toi : ton poème, composé à l' aide des propres vers d'Homère, s'inscrit dans la lignée d’Homère6. 3. Ce travail était déjà apprécié auparavant ; il était entre les mains des maîtres et des élèves7, suscitant le même intérêt que l’Iliade et que l’œuvre composée par Homère à sa suite8, mais, perfectionné par une troisième écriture9 et ayant gagné en beauté, ton travail a encore plus étincelé et dans quelque troupeau d’élèves10 que tu ailles, tu trouveras Tatianos. C’est grâce à lui que moi aussi je suis devenu meilleur, en fréquentant sa première version, et  mieux encore, en passant du temps sur la seconde, tes écrits m’ouvrant la voie vers les miens11. 4. Il est étonnant que ces écrits12, dont tu pensais qu’ils devaient te revenir, ne te soient pas revenus alors qu’ils ont été donnés à qui il convenait de les donner pour te les apporter ; en effet, ils ont été donnés à Proclos13, qui excelle en tout, et Pagraï14 le sait, car c’est là qu’Olympios15 a apporté le parchemin pour le remettre entre ses mains. 5. Voilà ce que j’ai exposé aussi au bon Palladios qui toute sa vie  a agi en accord avec les lois, alors qu’il pourrait agir comme il l’entend.


1Il s'agit du consulat

2. La législation de Tatianos en faveur des cités est bien connue. 

3. Les moyens dont disposent les cités pour remercier leur bienfaiteur sont fonction de leur importance, de leur statut et de leur histoire : l'allusion de Libanios est vague, mais on peut imaginer qu'il s'agit de statues, d'inscriptions honorifiques, de diverses productions rhétoriques, ce qui s'inscrit dans la tradition évergétique.

4. Littéralement : « cet honneur d'aujourd'hui ».

5. La mention de la fête (« ἑορτή ») qui revient à deux reprises est une façon d'évoquer la joie qu'éprouvent les habitants d'Antioche en apprenant l'honneur reçu par Tatianos ; mais c'est aussi un terme concret qui appartient au vocabulaire religieux et convient au païen qu'il est ;  dans le « cercle des Muses » qui est celui du rhéteur, on se réjouit à double titre, car avec Tatianos c'est un poète qui est honoré.

6. Dans son introduction à ses centons homériques, l'impératrice Eudoxia, épouse de l'empereur Théodose II, cite Tatianos comme un prédécesseur maîtrisant parfaitement cet exercice littéraire. Les centons consistaient en compositions de poèmes de style homérique et incluant des vers d'Homère lui-même, l'emploi de deux vers successifs étant cependant déconseillé. Ces vers, se trouvant rassemblés dans un ordre nouveau et alternant avec des vers écrits par l'auteur du centon offraient ainsi  un sens nouveau.Voir Usher 1997, p. 313-314, cité par Pellizzari 2017, p. 244. Le poème de Tatianos est, selon l'appréciation de Libanios, digne de son modèle.

7.  Pour désigner ses élèves, Libanios use le plus souvent du terme νέος, plus rarement de  μαθητής, ὁμιλητής ou φοιτητής.

8.  L'Odyssée.

9. Le poème de Tatianos a été remanié trois fois : Libanios parle des deux premières versions et la troisième pourrait être la révision, par Libanios, de la seconde. La main désigne ici, par métonymie,  l'écriture.

10. On ajoute « d’élèves » : la métaphore du troupeau est très courante chez Libanios (voir ep. 951 où le terme est employé avec une connotation négative). Libanios fait donc travailler ses élèves sur les poèmes de Tatianos, ce qui s'explique en partie par la place prépondérante occupée par l’œuvre homérique dans l'enseignement de la rhétorique et par la pratique courante de l'imitation (sur la place de la poésie dans l'enseignement de Libanios voir Cribiore 2007 p. 159-165). En outre, la lettre prouve que les élèves pouvaient aussi étudier des textes contemporains, ce qui est moins documenté. 

11. Libanios suggère que Tatianos est pour lui une source d'inspiration littéraire : soit comme poète lui-même - mais nous n'avons conservé aucun poème de lui -, soit comme réviseur du centon. La relation entre lettrés était empreinte d'émulation.

12. On peut faire ici l'hypothèse qu'il ne s'agit pas des écrits de Tatianos dans leur deuxième version, comme le pensent les autres commentateurs (Norman II 1992, p. 376-377, Pellizzari 2017, p. 245), mais des écrits de Libanios (ἐκεῖνα renvoyant à τὰ ἐμαυτοῦ) : ceux-ci pourraient être soit la troisième version du poème de Tatianos revue par le rhéteur, soit un texte de Libanios inspiré par la production de Tatianos. On comprend mieux pourquoi Tatianos demande que cet écrit lui revienne.

13. Le fils de Tatianos.

14. Première étape ou station routière sur la route qui quitte Antioche vers le nord. En Or. V, 41, Libanios nomme cette étape Phlégra, ancien nom d'une péninsule en Macédoine, ce qui rappelle les liens entre la patrie des conquérants Macédoniens et la Syrie du Nord. L'étape est mentionnée par Strabon, Géogr., 16, 2, 8. Malalas, Chronogr. VIII, 202 (Dindorf) cite l'étape qu'il nomme Amykè (Amuq) « à cent stades de la cité ».

15. Seeck 1906 (O. XIII, p. 226) formule l'hypothèse, reprise par la PLRE I (Olympios 11, p. 646) et Petit (1994, fils d'Olympios I, p. 178) selon laquelle il s'agirait d'un Olympios différent du grand ami de Libanios, décédé en 389 contra Pellizzari 2017, p. 245.