Lettre 870


Année 388


(Dossier Eusébios XXII/24)

(Dossier Eusébios XXVII/26)


Lettre adressée à Eusébios, haut fonctionnaire, pour la défense du sophiste Eusébios, menacé de devoir intégrer la curie. Libanios incite son correspondant de la cour à intervenir auprès des membres de la seconde ambassade antiochéenne, des curiales d'Antioche, pour qu'ils renoncent à enrôler Eusébios. 


Εὐσεβίῳ


1. Τὸν Ὀλυμπίου παῖδα, τὸν ὁμώνυμόν σοι, τὸν σοφιστὴν τὸν ἀφειμένον τοῦ λειτουργεῖν ἐνοχλοῦσί τινες τῶν ἐν τῇ βουλῇ μεμνημένοι πρὸς αὐτὸν λειτουργιῶν· ψηφισμάτων δὲ τῶν πολλῶν <τῶν ὑπὲρ> ἑαυτῶν τιμῶν τε τῶν παρὰ τῆς βασιλείας, αἳ γεγόνασιν ᾐτηκότων, οὐδεὶς λόγος αὐτοῖς. 2.  ἀλλὰ κἂν τὰ ἑαυτῶν λύωσι, δεινὸν οὐδέν· κἂν ἕτεροι γίγνωνται, δεινὸν οὐδέν· κἂν Εὔριποι ταῖς μεταβολαῖς, δεινὸν οὐδέν. τὸ γὰρ ὡς καὶ αὐτὸς ὑβρίζομαι, τούτοις ἀφήσω· πάλαι γὰρ τοῦτο αὐτοῖς ἐν μελέτῃ. 3. σπινθῆρα μὲν οὖν ὑπὲρ τῶν πρὸς τὸν σοφιστὴν ἐδέξατο τὸ παρ’ ἡμῖν δικαστήριον· δοκοῦσι δέ μοι τὰ λοιπὰ τῆς πρεσβείας μέρος ποιήσεσθαι καὶ πειράσεσθαι ψήφῳ βασιλέως τὸν ἄνδρα ἑλεῖν. 4. ἵν’ οὖν μὴ τοῦτο γένηται, λόγους ἀκουσάτωσαν παρὰ σοῦ τῷ σῷ στόματι πρέποντας. δεῖ δὲ ἄλλο μὲν οὐδὲν ἀπειλεῖν, ὅτι δὲ οὐκ ἀρέσκοντά σοι ποιήσουσιν, εἴ τι τοιοῦτο ποιήσουσιν. ἴσως γὰρ τοῦτο οὐ κοῦφον ἡγήσονται. 

à Eusébios

 

 1. Le fils d’Olympios, ton homonyme, le sophiste qui a été exempté des liturgies, certains membres du conseil le tracassent en lui rappelant le souvenir des liturgies. Or, ils ne disent  pas un mot sur les décrets1 - les leurs pour la plupart - ni sur les honneurs obtenus du souverain à leur demande2. 2. Mais s’ils annulent leurs propres résolutions, cela n’a rien d’étonnant ; s’ils changent d’avis, rien d’étonnant ; s’ils sont des Euripe3 par leurs revirements, rien d’étonnant. Que moi aussi je subisse un affront4, je le leur passerai. C’est en effet dans leur pratique depuis longtemps5. 3. Notre assemblée6 a donc été touchée par une étincelle déclenchant les actions menées contre le sophiste7 : il me semble que, dans le temps qui lui reste8, l’ambassade accomplira sa part et tentera de récupérer l’homme par décision de l’empereur9. 4. Aussi, pour que cela n’arrive pas, qu’ils entendent de toi les paroles appropriées à ta bouche. Il n’est besoin de rien d’autre pour les avertir que leur action te déplaira s’ils agissent ainsi10. À n’en pas douter, ils ne prendront pas cela à la légère. 


1. Les décrets (ψηφίσματα) du conseil - validés par l'empereur - qui ont accordé l'atélie à Eusébios sont remis en question par certains curiales. cf. ep. 906, 1 et 907, 3.

2. Ces honneurs obtenus par Eusébios sont la validation de son statut d'immune : la curie elle-même l'avait engagé à suivre les traces de son oncle en formant des orateurs (cf. dossier Eusébios XXII/24).

3. L'Euripe est le bras de mer étroit situé entre la Béotie et l'Eubée et affecté par un phénomène d'inversion des courants qui intriguait déjà les anciens. C'est une image fréquente chez Libanios pour évoquer la versatilité de certains personnages : cf. ep. 870. Voir Salzmann 1910, p. 36. 

4. Libanios est personnellement touché par les menaces qui pèsent sur Eusébios : il le défend à la fois parce que Eusébios est professeur - donc par solidarité professionnelle - et parce qu'il est son assistant.

5. Les rapports de Libanios avec certains curiales ont parfois été difficiles.

6. Le terme δικαστήριον est une métonymie pour désigner la curie. Traditionnellement, le δικαστήριον est le  « lieu où l'on juge », le  « tribunal », mais chez Libanios le terme se réfère aussi au prétoire ou salle d'audience d'un représentant de l'empereur - gouverneur ou comte d'Orient - même en dehors de tout exercice de la justice. Le gouverneur d'Antioche recevait les curiales dans son prétoire quatre fois par mois. Le « tribunal » était donc un lieu d'éloquence où ces curiales s'exprimaient au nom de la cité face au pouvoir impérial. Voir Saliou 2015b p. 92 ; Bry 2020, p. 95-96, note 3.

7. Le grec dit : « a reçu une étincelle au sujet des actions... »

8. Le temps qui reste à l’ambassade pour accomplir sa mission.

9. Récupérer Eusébios au sein de la curie, en essayant d'obtenir de l'empereur la levée de son immunité

10. C'est-à-dire : si les ambassadeurs (« ils ») poursuivent ces démarches auprès de l'empereur. Il faut rappeler que la législation théodosienne va dans le sens de la protection et du renforcement des curies. Libanios doit donc se trouver des alliés puissants ; or, Eusébios, le destinataire de la lettre,  est aussi un homme de lettres et un ami d'Antioche qui sera sensible à l'argument de la défense de la culture.