Lettre 872
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Année 388 Cette lettre attire l'attention du préfet du prétoire Tatianos sur le cas de Macédonios, curiale de Cyrrhos, qualifié de philosophe et, à travers lui, sur l'état de sa cité. Libanios célèbre en effet la politique favorable aux cités que mène Tatianos. La lettre est émaillée de références mythologiques et littéraires, en particulier homériques, pour flatter Tatianos qui composa « à la manière d'Homère » (cf. ep. 990). C'est aussi se mettre au diapason de Macédonios, fin lettré. |
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Τατιανῷ 1. Ὁ μὲν οὖν Ὀδυσσεὺς τὴν πολλὴν ἐκείνην ἔφερε πλάνην καὶ τὰ ἐν αὐτῇ κακὰ πρὸς ἐκεῖνο βλέπων, ὅπως κομιεῖται τὴν αὑτοῦ· τῷ φιλοσόφῳ δὲ τούτῳ πολλοὶ μὲν ἀνάλωνται πόνοι, πολλοὶ δὲ δρόμοι, πολλοὶ δὲ λόγοι σώζειν τε τὴν αὑτοῦ πειρωμένῳ καὶ πατρίδι βοηθεῖν. 2. καὶ οὐχ ὅσα μὲν ἐβούλετο βεβοήθηκεν, ἐν οὐκ ὀλίγοις δὲ αὐτῇ γεγένηται χρήσιμος οὐκ ἀγρῶν αὐτὸν οὐδὲ γῆς οὐδὲ βοσκημάτων οὐδὲ συνοικίας παρακαλούντων, οὐδὲ γάρ ἐστιν οὐδὲν Μακεδονίῳ τοιοῦτον, ὥσπερ οὐδὲ τῷ Σωκράτει, ἀλλ’, οἶμαι, τὰ πρὸς τὴν ἐνεγκοῦσαν αἰδεῖται δίκαια, κἄν τι καμούσης ἐκείνης τῆς μικρᾶς ἰᾶσθαι δυνηθῇ, μᾶλλον ἥδεται τῶν Ὀλυμπίασι νενικηκότων. 3. καίτοι ποῖόν τινα χρὴ τὸν τοιοῦτον νομίζειν, ὃς τοιοῦτον αὑτὸν περὶ τὴν αὑτοῦ παρέχεται καὶ ταῦτα ἔχων οὐκ ὀλίγοις οὐκ ὀλίγα τῶν πολιτῶν ἐγκαλεῖν ὡς οὐ καλῶς αὑτοῦ τὰς σπουδὰς ἀμειβομένων; 4. ἐπὶ μὲν οὖν τῶν ἄλλων ὑπάρχων πολὺ τοῦτο λέγων πρὸς αὑτὸν ἐπρέσβευεν· ἆρά τις ἔσται καρπός; ἆρα πείσομεν; ἆρά τι ποιήσομεν; ἆρά του τευξόμεθα; νῦν δὲ οὐ φοβούμενος ἔρχεται τοῖς οὔπω πεπραγμένοις ὡς δὴ γεγενημένοις εὐφραίνων αὑτόν. ἡ δὲ αἰτία τούτου Τατιανὸς καὶ τεχθεὶς καὶ τραφεὶς καὶ παιδευθεὶς ἐπὶ σωτηρίᾳ πόλεών τε καὶ ἐθνῶν. 5. καὶ ταῦτα λέγω μὲν αὐτὸς ἐν ἐπιστολῇ· φωνὴν δὲ εἴ τις ἔδωκε γῇ τε καὶ θαλάττῃ θεῶν, ἀντὶ κηρύκων ἂν τοῖς παρὰ σοῦ δοθεῖσι πᾶσι μὲν ἀνθρώποις, πᾶσι δὲ τόποις ἐγένοντο. τοιαῦτα μὲν εὑρίσκεις, τοιαῦτα δὲ γράφεις, τοιαῦτα δὲ παραινεῖς. 6. καὶ καταλαμβάνει δὴ τὰ γράμματα γράμματα καὶ ἱππεῖς ἱππέας τὰ μὲν παύοντες, τὰ δὲ ἀντεισάγοντες θεῶν, οἶμαι, τινὸς ἐπὶ ταῦτα κινοῦντος, ὥσπερ ἡ Ἥρα τὸν τοῦ Πηλέως παῦσαι βουλομένη τὴν τῶν Ἀχαιῶν φθοράν. 7. τὸν οὖν ὑπὲρ τοιούτων ἀγρυπνοῦντά τε καὶ κακουμένους ἐξ ὧν δὴ καὶ ἐκακώθησαν, οὐκ ἐῶντα ἀπειπεῖν τίσιν ἀμειβόμεθα καὶ νέοι καὶ γέροντες; εὐχαῖς ἐν αἷς αἰτοῦμεν ἄλλα τε οἷα εἰκὸς τοὺς τῶν τοιούτων τυγχάνοντας καὶ τετυχηκότας καὶ προελθεῖν τόν τε βίον καὶ τὴν ἀρχὴν ἐπὶ μήκιστον. |
à Tatianos 1. Ulysse endura cette longue errance1 et son cortège de souffrances, les yeux fixés sur ce but : s’occuper de sa maison2. Ce philosophe, lui, a déployé beaucoup d'efforts, beaucoup de courses et beaucoup de discours dans ses tentatives pour sauver sa cité et venir en aide à sa patrie3. 2. Il ne lui a pas apporté toute l’aide qu’il souhaitait, mais il lui a été utile sur beaucoup de points alors qu'il n'a ni champs, ni terre, ni troupeaux ni habitation pour l'y inciter4 ; car Macédonios, tout comme Socrate, ne possède rien de tel5. Mais, je le pense, il vénère ce qui est juste pour celle qui l’a porté6 et s’il peut soulager un peu cette petite patrie qui souffre7, il s’en réjouit plus que les vainqueurs aux concours olympiques. 3. Or, comment doit-on considérer un tel homme qui se met ainsi à la disposition de sa cité alors même qu’il peut adresser à nombre de ses concitoyens nombre de reproches pour ne pas être bien récompensé de ses efforts ? 4. Du temps donc des autres préfets, il allait en ambassades, se disant souvent à lui-même : « Quel en sera le fruit ? Serons-nous convaincants ? Accomplirons-nous quelque chose ? Obtiendrons-nous quelque chose ? » Mais aujourd’hui il part sans crainte, se réjouissant de ce qui n’a pas encore été réalisé comme si cela s'était déjà produit. Et cela, c'est grâce à Tatianos qui a été enfanté, élevé et éduqué pour le salut des cités et des provinces8. 5. Moi-même je l’affirme dans cette lettre : si l’un des dieux avait prêté une voix à la terre et à la mer, elles auraient pu servir de hérauts pour les dons que tu as accordés à l’ensemble des hommes et à l’ensemble des lieux. De telles actions, tu les conçois, tu les mets par écrit, tu les conseilles9. 6. Et les lettres succèdent aux lettres, les cavaliers aux cavaliers, qui tantôt font une pause, tantôt assurent la relève10 ; c’est, je crois, l’un des dieux qui les met en mouvement, comme Héra qui voulait que le fils de Pélée fasse cesser le massacre des Achéens11. 7. Donc, celui qui étend ainsi sa vigilance12 et ne laisse pas ceux qu’on maltraite succomber aux maltraitances qu’ils ont subies, par quoi le récompensons-nous, jeunes et vieux ? Par des prières dans lesquelles nous demandons ce qu’il est normal de demander quand on obtient et qu’on a obtenu de tels bienfaits : surtout que sa vie et son commandement durent le plus longtemps possible. |
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1. Le mot errance renvoie au tout début de l'Odyssée : I, 1-2 : μάλα πολλὰ πλάγχθη. 2. La tournure grecque τὴν αὑτοῦ renvoie en premier lieu à la terre de la patrie : ici, il s'agit à la fois du domaine patrimonial d'Ulysse et de sa patrie, Ithaque. Le mot « maison » qui a été choisi est pris dans son acception la plus large. 3. Allusion aux ambassades que les cités envoyaient vers la cour pour solliciter une aide ou une intervention de la part de l'empereur (remise d'impôt, changement de statut, aide financière en vue de reconstructions, etc...). Ces ambassades conduites par les notables représentant leur cité leur coûtaient beaucoup de temps et de fatigues ; les démarches et audiences qu'ils sollicitaient dans les cercles de la cour exigeaient également de leur part des compétences rhétoriques. 4. Même si Macédonios est présenté comme démuni, il doit posséder un patrimoine minimal qui lui vaut le statut de curiale. L'énumération a ici une fonction d'hyperbole : Libanios érige Macédonios en modèle de philosophe et de citoyen seulement préoccupé de l'intérêt collectif. 5. Socrate est traditionnellement présenté comme un philosophe détaché des biens matériels, seulement absorbé par l'exercice de la pensée. La réalité est plus prosaïque, car Socrate, en tant que citoyen d'Athènes et hoplite, avait les moyens de se procurer son équipement militaire. Sa pauvreté est donc plus symbolique que réelle, et renvoie au topos du philosophe. De même pour Macédonios, qui était curiale, même au sein d'une petit cité. Sur sa « pauvreté », cf. ep. 873. 6. L'expression ἡ ἐνεγκοῦσα est récurrente chez Libanios pour désigner la patrie. 7. Sur les difficultés que pouvaient connaître les « petites » cités, voir l'exemple d'Émèse, ep. 846. 8. Sur le salut des cités, cf. ep. 871, en particulier note 1. 9. La phrase décompose les actions successives du préfet, plus précisément ses prises de décisions : il conçoit ses actions, puis en transmet les ordres par écrit à travers toute la préfecture. Le verbe παραινεῖν présente Tatianos comme un dirigeant qui conseille plus qu'il n'impose, ce qui renvoie à la vertu de modération déjà évoquée : ep. 871, 2. 10. Ces « lettres » sont tous les textes officiels et décisions transmis par le préfet ; les courriers les diffusent dans toute la préfecture. Les cavaliers font des pauses ou changent de chevaux aux relais du cursus publicus. 11. Nouvelle allusion homérique : Iliade, XVIII, 168-180. Héra intervient pour qu'Achille fasse cesser le massacre des Achéens qui combattent afin de mettre à l'abri le cadavre de Patrocle. 12. Le terme choisi (τὸν ἀγρυπνοῦντα) est intéressant, car il offre l'image de celui qui ne dort pas et dont la vigilance ne se relâche jamais. |