Lettre 1051


Année 392


(Dossier Cimon)


Lettre adressée à Aristénète, à la cour de Constantinople, pour lui recommander Théophilos qui s'est montré très présent auprès de Libanios après la mort de Cimon et celle de Calliopios : il a en particulier remplacé ce dernier comme rhéteur dans sa classe. La lettre appelle d'autres lettres d'Aristénète pour recommander Théophilos.


Ἀρισταινέτῳ


1. Ἡγούμενος βούλεσθαί σε μηδὲν τῶν ἡμετέρων ἀγνοεῖν, εἰ καὶ μηδὲν ἔχοιμι γράψαι καλόν, ἅ γε ἔνεστι γράφειν οὐ σιωπήσομαι. 2. ἐπλήγην τῇ τελευτῇ τοῦ παιδός, ἣν ἐποίησεν ἥ τινων παρ’ ὑμῖν φιλονεικία. τὰ δ’ ἀπὸ τῆς πληγῆς ἐκείνης δάκρυα τὰ πολλά, τούτοις γὰρ αὐτὸν ἐξῆν τιμᾶν, εἰ καὶ μὴ τοῖς μείζοσι, τοῦ τῶν ὀφθαλμῶν ἔργου παρείλετο τὸ πλέον, καὶ νῦν ἔχομεν ὀφθαλμοὺς ἐλεουμένους. 3. ἄλλος μὲν οὖν ἂν ἐμνήσθη καὶ διαθήκης πενίαν ἐνεγκούσης καὶ κύματος ἑτέρου μείζω ταύτην πεποιηκότος· ἐμοὶ δὲ ταυτὶ μὲν ἐν οὐ πολλῷ λόγῳ καὶ χρημάτων ἀπολλυμένων οὐκ ἔστιν ὅτε μοι ταραχὴ τὴν ψυχὴν κατέλαβεν· ἀλλ’ ὅ με κατέδυσεν ὥσπερ τι πλοῖον, οἶσθά που Καλλιόπιον καὶ τὸν ἐκείνου τρόπον καὶ τοὺς ἐκείνου λόγους καὶ ὅσην περιέφερεν ἐν ἑαυτῷ παιδείαν. 4. οὗτος τοίνυν θρηνῶν ἔτι μετ’ ἐμοῦ τὸν ἐμὸν οἴχεται καὶ τέθαπται παῖς ὢν δήπου καὶ αὐτὸς ἐμός, σπέρματι μὲν οὔ, πόνοις δὲ ἐμοῖς τεθραμμένος. 5. τεθνεῶτος δὲ πέπτωκε μὲν τὰ τῇδε διδασκαλεῖα, ἐμοὶ δὲ πένθος τοῦθ’ ἕτερον οὐκ ἔλαττον. παραμυθία δέ, καὶ γὰρ ταῦτ’ ἔδει σε μαθεῖν, παρὰ μόνης τῆς Θεοφίλου ψυχῆς τούτῳ πλέον τοῦ χρόνου νέμοντος ἢ τοῖς ἄλλοις ἅπασιν. 6. ἔστι δὲ ἐπιστήμων τῶν τοιούτων φαρμάκων καὶ ῥέουσιν ἀπ’ αὐτοῦ νῦν μὲν κρουνοὶ φιλοσοφίας, νῦν δὲ ῥητορικῆς· ἐν αὐτῷ γὰρ ἄμφω, καὶ γάρ ἐστι πολὺς μὲν ἐν ἐκείνῳ, πολὺς δὲ ἐν τούτῳ. καὶ δὴ καὶ τοῦ γάμου χάριν μὲν αὐτὸς οἶδεν ἡμῖν, πλείω δὲ  ἡμεῖς αὐτῷ πείθοντι πολλοὺς ἐπιμελεῖσθαί τε σφῶν αὐτῶν καὶ βιβλία μᾶλλον ἢ χρυσίον διώκειν. 7. οὗτος παρ’ ἐμὲ βαδίζει καθ’ ἡμέραν, οὗτος μάχεται τῷ πάθει, οὗτός μοι τηρεῖ τὸν νοῦν χαλεποῖς ἐλαυνόμενον πνεύμασιν, οὗτός μοι βοηθεῖ ταύτην τὴν βοήθειαν νῦν μὲν πείθων ἔχεσθαι τῶν λόγων, νῦν δὲ ἀναγκάζων καὶ οὐκ ἐῶν τὴν τάξιν λιπεῖν. 8. ἀνθ’ ὧν ἕξει μὲν καὶ τὴν τῶν λογίων θεῶν εὔνοιαν, ἐχέτω δὲ καὶ τὴν σήν, μᾶλλον δέ, πάλαι μὲν τοῦτο ἔχει καὶ φιλεῖται φιλῶν, δεῖ δέ τι προστεθῆναι παρὰ σοῦ διὰ τἀκείνου πρὸς ἐμέ. τὰ μὲν γὰρ παρ’ ἐμοῦ καὶ τοὐμοῦ γήρως καὶ τῶν ἐμῶν πολιῶν εὐχαί, σοὶ δὲ ἡ Τύχη καλῶς ποιοῦσα καὶ πλέον τι δέδωκεν. 9. εἰ μὲν οὖν τῇδε ὢν ἐτύγχανες, καὶ αὐτὸς ἄν με παρεμυθοῦ λέγων τι καθ’ ἡμέραν· νῦν δὲ κτῆμα γεγονὼς τῆς μεγίστης πόλεως ἐπαίνει δι’ ἐπιστολῶν τὸν παραμυθούμενον, ἀμείνω γὰρ αὐτὸν εἰς ταῦτα ποιήσεις· καὶ τἄλλα δὲ ἢν ἐπαινῇς, ἀληθῆ τε ἐρεῖς καὶ τὰ δίκαια ποιήσεις ἄνδρα ἀμειβόμενος ἐν τοῖς σοῖς ἐπαίνοις ὡς ἥδιστα διατρίβοντα.

à Aristénète


1. Pensant que tu ne veux rien ignorer de notre situation, même si je n'ai rien de beau à écrire,  je ne tairai  certes pas ce qu'il y a à écrire. 2. J'ai été frappé par la mort de mon fils que l'esprit querelleur1 de certains, chez vous, a provoquée. Les larmes, et elles furent abondantes2, que ce coup entraîna car c'était pour moi le moyen de l'honorer, à défaut de moyens plus importants ont accaparé pour l'essentiel  la fonction de mes yeux et nous voici maintenant avec des yeux en piteux état. 3. Un autre aurait mentionné à la fois le testament qui m'a apporté la pauvreté3 et la vague suivante qui l'a aggravée4 ; mais pour moi cela ne comptait pas beaucoup et même si mes richesses étaient perdues, à aucun moment mon âme n'en a été troublée ; mais ce qui m'a fait sombrer comme un navire, tu le sais sans aucun doute, c'est Calliopios, son caractère, ses discours et toute la culture qu'il possédait et diffusait5. 4. Lui qui en était encore à pleurer mon fils avec moi est mort et a été enterré : il était assurément lui aussi mon enfant, issu non pas de mon sang mais des travaux qui sont les miens. 5. Avec sa mort, la classe6 ici a décliné et pour moi ce fut un nouveau deuil, non moins lourd. Ma seule consolation  il faudrait que tu le saches m'est venue de la personne de Théophilos qui lui7 consacre plus de temps qu'à tout le reste. 6. Il a la connaissance de tels remèdes8 : il coule de sa bouche tantôt des fontaines de philosophie, tantôt de rhétorique car  les deux sont en lui et elles sont abondantes l'une comme l'autre9. Et il va de soi qu'il nous est  reconnaissant pour cette alliance10, alors que nous lui sommes encore plus reconnaissants d'avoir persuadé bien des gens de prendre soin d'eux-mêmes et de rechercher les livres plutôt que l'argent11. 7. C'est lui qui se rend chaque jour chez moi, lui qui combat mon chagrin, c'est lui qui protège mon esprit poussé par des vents contraires et qui m'apporte cette aide tantôt en m'incitant à me consacrer à la rhétorique, tantôt en m'y obligeant et en ne me laissant pas abandonner mon poste12. 8. En échange de quoi, il gagnera la bienveillance des dieux de l'éloquence13 : puisse-t-il gagner aussi la tienne - à vrai dire, cela il l'a gagné depuis longtemps : en aimant, il est aimé de retour14, mais il te faut y ajouter quelque chose en raison de sa conduite envers moi. De ma part, à cause de ma vieillesse et de mes cheveux blancs, il n'aura que des prières, mais à toi la Fortune, qui fait bien les choses, a accordé encore davantage. 9. Certes, si tu te trouvais ici, toi aussi tu me consolerais en conversant avec moi tous les  jours. Mais en réalité puisque tu es devenu la  chose15 de la très grande cité16, fais l'éloge dans des lettres de celui qui m'est un réconfort, car tu le rendras meilleur en cela17 ; et si  tu loues le reste18 tu diras la vérité et tu seras juste en récompensant un homme dont le plus grand plaisir est de passer son temps à te louer.


1. « Esprit querelleur » : φιλονεικία ; pour d'autres emplois cf. ep. 903, 905, 929. On peut souligner le fait que Libanios attribue ici la responsabilité de cette mort à certains sénateurs. 

2. Les larmes, déjà évoquées dans l'Or. I, 281, sont l'expression de la douleur, mais aussi  un « moyen » d'honorer le défunt dans le cadre du culte funéraire, si important chez les Anciens ; on peut se demander quels sont les autres moyens auxquels il est fait allusion : matériels, comme un monument, une stèle ou bien littéraires, comme un discours ou une monodie ? Libanios a en effet composé plusieurs monodies, cf. Monodie sur Nicomédie, Or. LXVI. Libanios se sent complètement démuni : on pourrait dire que, comme le commun des mortels, il n'a plus que ses yeux pour pleurer.

3. Il s'agit du testament d'Olympios.

4. « La vague suivante » : on ne peut préciser à quelle difficulté économique il est fait allusion. Peut-être s'agit-il de la diminution du nombre des élèves dans la classe de Libanios, ce qui entraîne une baisse de revenus : il en parle juste après. 

5. C'est la mort de Calliopios, en 391, qui a profondément affecté Libanios. 

6. τὸ διδασκαλεῖον est le lieu, quel qu'il soit, servant de cadre à un enseignement : il peut donc s'agir soit d'une classe soit d'une école. Le pluriel est fréquemment employé par Libanios là où l'on attendrait un singulier. On a donc choisi le singulier pour traduire τὰ τῇδε διδασκαλεῖα, étant évident que c'est la classe de Libanios qui a été affectée par la perte de Calliopios puisque c'est là qu'enseignait le rhéteur. Sur la référence à la classe de Libanios plutôt qu'à son école, voir Bry 2022, p. 75-86.

7. C'est à la classe que Théophilos consacre le plus de temps ; en effet, il occupe le poste laissé vacant par Calliopios. Théophilos est un ami de Libanios qui, après avoir collaboré avec lui, avait effectué un retour temporaire dans sa patrie, la Palestine. Dans le but d'apporter son aide à Libanios, il  s'est à nouveau installé à Antioche. Il est cité en ep. 946, 958, 995, 1040, 1064 ; l'ep. 1075 lui est adressée.

8. Dans cette expression, « tels » (τοιούτων) annonce les remèdes au chagrin que sont la rhétorique et la philosophie.

9. L'image du flot  à propos de la rhétorique et de son enseignement est fréquente chez Libanios ; cf. ep. 909 note  6.

10. L'emploi du mot γάμος (τοῦ γάμου), « mariage » est ici métaphorique : c'est l'union entre la philosophie et la rhétorique. On peut déduire de ce passage que Théophilos a été l'élève de Libanios d'où la reconnaissance qu'il éprouve à son égard.

11. Théophilos, en bon philosophe, persuade les autres de s'attacher aux livres plutôt qu'à l'argent.

12. « Tenir son poste » est un des maîtres-mots de la conduite de Libanios : le service de la rhétorique est aussi exigeant qu'une militia. Le terme τάξις désigne la place que chacun occupe dans la société ; cette assignation à tenir son rang, à se situer à sa place dans la hiérarchie, est particulièrement prégnante au temps de Libanios, et dans l'Antiquité tardive en général. 

13. Les dieux de l'éloquence sont Apollon, les Muses et Hermès.

14. Cet « amour » réciproque est  celui de Théophilos et d'Aristénète : la formule est très ramassée.

15. κτῆμα : « la possession », « la propriété », « la chose ». Le terme a évidemment une forte connotation péjorative, qui vise moins Aristénète que la ville de Constantinople pour laquelle Libanios n'a jamais caché son aversion.

16. La périphrase désignant Constantinople ne traduit pas l'admiration de Libanios, mais le rang de capitale de la ville. 

17. « En cela », au sens de « pour cela » : c'est-à-dire dans l'art de la consolation.

18. Toutes les autres qualités de Théophilos, hormis sa capacité à consoler Libanios de son chagrin.