Lettre 977


Année 390


(Dossier Eusébios XXVII/26)


Seconde lettre (cf. ep. 958) relative au sort d'une femme condamnée, puis innocentée par l'empereur et que Libanios a aidée en essayant d'accélérer la procédure. Ici, Libanios joue de sa connivence culturelle avec Eusébios en mentionnant un passage d'Homère, bien connu de son correspondant, pour l'inciter à mépriser les calomnies qui ont visé le sophiste.


Εὐσεβίῳ


1. Ὧι μάλιστα πιστεύεις καὶ δι’ ὅτου σοι τὰ πολλὰ τῶν σῶν πέπρακται, περί τε τῆς σῆς ὀργῆς ἀπήγγειλε καὶ τῶν πεποιηκότων αὐτὴν ῥημάτων, αὐτὸς μὲν ὢν ὁ συκοφαντῶν, ἄλλον δέ τινα δοκεῖν βουλόμενος τοὔνομα τοῦ παρωξυγκότος οὐ λέγων. 2. ἐγὼ οὖν κτῆμά τε μέγα τὴν σὴν ἡγούμενος φιλίαν καὶ δείσας περὶ τῷ κτήματι δικαίως ἂν ἐπαινοίμην παρὰ σοῦ. καὶ κατηγορούμην δ’ ἂν εἰκότως, εἰ μὴ ἐδεδοίκειν. εἶχε δέ, οἶμαι, λόγον ὁ φόβος τῆς ἀπάτης ἀεί τε οὔσης καὶ πολλαχοῦ μέγα δεδυνημένης. 3. ὡμιληκὼς δὲ Ὁμήρῳ σὺ καὶ ὅθεν Εὐρυσθεὺς μὲν ἐπέταττεν, Ἡρακλῆς δὲ ἐπετάττετο, παρ’ αὐτοῦ μαθὼν μὴ μέμφου τὸ γενόμενόν μοι δέος μηδ’ ὑβρίσθαι νόμιζε πρὸς τὰ τοῦ Διὸς βλέπων. 4. τοῦ σεσῶσθαι δὲ τὴν γυναῖκα τοσαύτην ἔχω σοι χάριν, ὅσην ἄν, εἰ αὐτὸς ἐν ἴσοις κακοῖς ἴσων ἀγαθῶν ἐτετυχήκειν.

à Eusébios 


1. Celui à qui tu te fies le plus et qui t’a servi dans la plupart de tes actions, m’a averti de ta colère et des paroles qui l’ont provoquée ; il est lui-même le sycophante1, mais il veut en faire passer un autre pour tel, sans fournir le nom de celui qui t’as irrité. 2. Moi qui considère ton amitié comme un grand bien et qui ai craint pour ce bien, il serait donc légitime que je reçoive des louanges de ta part et il aurait été  normal que je sois blâmé si je n'avais pas éprouvé de crainte. Cette peur, je le crois, avait une raison d’être puisque la tromperie est de tout temps et qu’elle a souvent eu beaucoup d’influence. 3. Or, toi qui es familier d’Homère et des raisons  pour lesquelles Eurysthée donnait les ordres et Héraklès les recevait2, si tu en as tiré leçon, ne méprise pas la crainte qui m’a saisi et ne te sens pas outragé en considérant l'exemple de Zeus3. 4. Parce que cette femme a été sauvée, j’ai autant de reconnaissance pour toi que si moi-même, dans de tels maux, j’avais profité de tels bienfaits4.


1. Ce « sycophante » apparaît déjà dans ep. 958 : son identité reste à préciser, mais d'après ce qu'en dit Libanios, on comprend qu'il appartient à l'entourage proche d'Eusébios et qu'il évolue dans les sphères du pouvoir. Il a calomnié Libanios auprès d'Eusébios en prétendant que le soutien du sophiste à son ancien collaborateur Théophilos portait préjudice au haut fonctionnaire et a cherché à attribuer ces propos mensongers à  quelqu'un d' autre sans préciser de qui il s'agissait.

2. Homère, Iliade, XIX, 91-133 : alors que Zeus avait annoncé la naissance du futur roi d'Argos - en la personne de son fils Héraklès - Héra, jalouse, persuada Ilithye, déesse des enfantements pénibles, de faire naître avant terme Eurysthée, le fils de Sthénélos ; c'est donc ce dernier qui régna sur Argos et commanda à Héraklès, à qui il imposa les douze travaux. 

3. Par cette référence littéraire, Eusébios est invité à s’écarter de tous les trompeurs et calomniateurs : en effet, en réaction à la ruse de son épouse et à l'outrage subi, Zeus chassa de l'Olympe la déesse Atè, incarnation de la perfidie et de la ruse. 

4. L'action de Libanios a donc porté ses fruits ; cette dernière phrase montre à quel point le sophiste s'est impliqué dans cette affaire.