Lettre 880
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Année 388 Nouvelle lettre en faveur d’Eusébios, le sophiste menacé de perdre son atélie, parti à titre personnel plaider sa cause à Constantinople. Comme Libanios fut à cette époque accusé de tiédeur envers Théodose et les siens, il recommande à Pétros de ne pas trop ouvertement prendre son parti, par prudence. Les allusions de cette lettre restent de ce fait assez mystérieuses. |
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Πέτρῳ
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à Pétros 1. Eusébios que voici, qui sait être un ami1 et tient à cela comme personne d'autre, a fait route commune avec Cynégios2 et il embrassera ta tête et tes yeux3, qui comptent beaucoup pour lui. Quand un dieu le ramènera ici, il arrivera plus content que ces marchands dont les biens ont été plusieurs fois multipliés4. 2. Il t’apporte aussi un conseil ; ce conseil est de ne pas te faire d'ennemis en nous décernant des éloges, car certains sont venus nous trouver pour nous le dire5. Moi, je me réjouis d’avoir ton estime, mais je ne voudrais pas être pour toi une cause de conflits. 3. Si tu te rends compte, au cas où tu dirais du bien de moi, que certains souffrent en leur cœur, ferme ta bouche et fais plaisir à ces gens-là par ton silence. |
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1. « Ami » renvoie ici à une véritable amitié, pas seulement au sens épistolaire du terme. 2. Cynégios accompagne Eusébios dans son voyage vers Constantinople : cf. ep. 879. 3. Cette manière de saluer un ami ou un parent en lui embrassant la tête, les yeux ou la bouche (ep. 840, 5) est commune. Voir Plutarque, Oeuvres morales, étiologies romaines 6, qui commente les moeurs surprenantes des Romains : « Pourquoi les femmes donnent-elles à leurs parents des baisers sur la bouche ? ». Dion Cassius, HR, LXXII, 35, évoque l'accolade et le baiser sur la bouche donné par l'empereur Marc Aurèle au premier visiteur admis, traité ainsi sur un pied dégalité. 4. Métaphore commerciale pour exprimer tous les avantages qu'Eusébios tirera de la confirmation de son statut de sophiste immune. Les profits des entrepreneurs du grand commerce, en particulier maritime, pouvaient être en effet très importants. 5. « Nous le dire » signifie : dire à Libanios d'engager Pétros à la prudence en ne faisant pas trop état de son admiration pour lui. Ces propos sont étonnants puisque Libanios, de manière générale, réclame à ses interlocuteurs d'être soutenu et défendu (cf. ep. 879 à Sévérinos). On peut y voir la différence entre deux cercles : le cercle des soutiens indéfectibles de Libanios et celui de certains courtisans plus mesurés dans leurs faveurs et leurs éloges. On ne connaît pas la position exacte de Pétros ni sa marge de manœuvre auprès d'autres puissants de la cour, mais on devine bien les intrigues et les courants contraires qui y circulent. |