Lettre 992
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Année 390/391 Lettre de recommandation pour le médecin Dionysios qui exerce déjà à Antioche et qui, semble-t-il, souhaite être recruté comme médecin public. Les services que Dionysios apporte à la cité compenseraient largement le manque à gagner que représente un citoyen immune. La lettre est un éloge appuyé de ses qualités professionnelles. |
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Τατιανῷ
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à Tatianos 1. Puisqu’un bon médecin est un grand bien pour une cité1, que le bonheur des cités t’importe et que tu te réjouis avec celles qui connaissent ce bonheur, c’est le moment pour toi de te réjouir avec nous, tes chers Antiochéens, qui avons en Dionysios un médecin habile à éloigner les maladies et à les contraindre de fuir les corps2. Ayant vaincu de nombreuses affections arrivées à un pic, il les a empêchées d’atteindre un pic plus élevé et ne les a pas laissées s’installer de nouveau ; quant aux corps dépourvus de maladies, il les a maintenus dans cet état, obtenant ce résultat par la nourriture et les exercices physiques3. Ceux qui se sont confiés à Dionysios ont profité de tels traitements, alors que ceux qui ont été trompés et se sont adressés à d’autres médecins ont compris, par leur souffrance, ce qu’ils auraient dû comprendre avant d’être souffrants. 2. Assurément, il possède les qualités essentielles à un médecin et il se distingue par sa tempérance et par le fait de dominer ses plaisirs au point que les pères de famille ne pourraient rien exiger de plus de leurs femmes4. 3. Doté d’un tel art et d’un tel caractère5, il est au nombre des plus pauvres6, non pas parce qu’il n’y a personne pour le rétribuer – car il y a ceux qu’il a sauvés –, mais parce qu’il a honte parfois de tendre la main pour une petite somme et parfois s’en abstient totalement. Il n’a pas regretté cette conduite et n’a pas incriminé ses choix, puisqu’il a gagné, au prix de la pauvreté, une bonne réputation. 4. Cette lettre, il était juste que je l’écrive en sa faveur et que toi tu la lises : peut-être sera-t-elle suivie d’effets7. |
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1. Le recrutement des médecins se faisait par les cités et leur conseil : cf. rescrit d’Antonin conservé dans Dig XXVII, 1, 6, 8-11 et qui fixait le nombre de médecins immunes par cité (5 dans petites cités, 7 dans les moyennes, 10 dans métropoles) et voir Nutton 2004, p. 248-271. Le rôle du préfet peut s'expliquer si, comme dans le cas des sophistes, autre profession immune, le recrutement et l'immunité qui y était attachée étaient validés par l'empereur ou son représentant. Les médecins devaient subir un examen (δοκιμασία/dokimasie) qui donnait accès à un permis d’exercer avec possibilité d’ascension dans le service et privilèges assortis : ils ne pouvaient accomplir un autre service public. 2. On notera ici la personnification des maladies. 3. Notation très intéressante : le médecin pratique une médecine préventive qui consiste à préconiser un régime de vie équilibré (δίαιτα/dieta) qui, outre l'alimentation et les exercices physiques cités ici, englobe aussi l'hygiène de l’eau, la vie sexuelle et le sommeil. La diététique est considérée comme la branche la plus noble de la médecine : « La médecine qui soigne les maladies par le régime est la plus difficile, mais aussi la plus prestigieuse » (Celse, De medicina, Préface, 9-12). Dans cette approche d’une bonne hygiène de vie, le dialogue entre le médecin et le patient est fondamental : le médecin exerce une forme d’autorité sur son patient à qui il prescrit un régime et fait peser d’importantes contraintes sur son mode de vie ; la relation patient-médecin est au cœur de la méthode diététique. Les résultats de cette médecine préventive semblent probants selon Libanios quand il oppose les patients traités par Dionysios et les autres. Sur la médecine antique, voir Nutton 2016. 4. Dionysios lui-même fait preuve de la modération qu'il conseille à ses patients. La σωφροσύνη est aussi la vertu cardinale requise chez les femmes. 5. Formule qui reprend les deux dimensions de l'éloge : professionnelle et morale. 6. La pauvreté de Dionysios est peut-être accentuée pour minimiser les conséquences de son éventuelle immunité. 7. Aucune rétribution publique n’était accordée aux médecins immunes d'une cité : dans l'Édit de Dioclétien ne figure aucun salaire de médecin. Les médecins étaient donc rémunérés par leurs patients selon leurs moyens et leur bon vouloir. De fait, l’assistance médicale restait un phénomène largement privé dans l’Antiquité. 8. L'effet attendu de la lettre est sans doute l'officialisation de son statut, espérée par Dionysios. |