Lettre 916


Année 390


(Dossier Tatianos)


Dans cette lettre, la première adressée à Philagrios, retiré en Palestine après une carrière de haut fonctionnaire, Libanios fait allusion à la législation du préfet du prétoire Tatianos ; ce dernier voulait limiter l’accès des professions juridiques à ceux qui avaient étudié le droit, ce qui revenait à l’interdire aux étudiants de seule formation rhétorique. Libanios a composé un discours, aujourd'hui perdu, pour prendre position contre cette loi, mais ne l'a rendu public qu'après son abrogation. La même loi réglementant la formation des avocats est évoquée dans ep. 857.


Φιλαγρίῳ


1. Νῦν καλῶς εἰργάσθαι συγχωρῶ τὸν περὶ τοῦ νόμου λόγον, ἐπειδὴ σὺ ταῦτα περὶ αὐτοῦ καὶ λέγεις καὶ γράφεις. οὐ μέντοι μετὰ τὴν λύσιν τοῦ κωλύοντος νόμου λέγειν ἐγράφη μελέτης εἵνεκα, ἀλλ’ αὐτὸ τοῦτ’ ἀγωνιζόμενος ἀεὶ λέγειν ἐξεῖναι τοῖς δυναμένοις λέγειν. 2. αὕτη μὲν οὖν ἡ γνώμη τὸν λόγον ἐποίησεν· οἴκοι δὲ ἐκεῖνος κατείχετο τῶν εἰδότων τἀν τῷ βασιλείῳ πειθόντων ὡς τοῦτ’ ἀσφαλέστερον. εἶναι γὰρ δέος μὴ κινήσωσί τινες τὸν τεθεικότα τὸν νόμον κατὰ τοῦ γεγραφότος τὸν λόγον. 3.  γενομένης δὲ ἀντ’ ἐμοῦ τῆς Τύχης καὶ τῆς αὐτῆς φωνῆς καὶ θείσης καὶ ἀνελούσης τὸν νόμον οὕτως ἧκεν εἰς θέατρον ὁ λόγος καὶ ἠδυνήθη τὰ τῶν ἐγκωμίων ἡ παραίνεσις. 4. σὺ μέντοι καλῶς ποιεῖς οὐ μᾶλλον τοῖς ἐγγὺς οὕτω κήποις σαυτὸν διδοὺς ἢ λόγοις. ταυτὶ δὲ εἶπέ τε πρὸς ἐμὲ καὶ ἐμήνυσεν ἡ νῦν ἐπιστολή. 

à Philagrios


1.  À présent, j’admets que mon discours sur la loi1 a eu du succès2 puisque c’est toi qui le dis et l’écris à son sujet. Assurément, ce n’est pas après le retrait de la loi interdisant de parler3 qu’il a été écrit comme un exercice oratoire, mais pour lutter dans ce but précis : qu’il soit permis de parler à ceux qui ont les capacités de parler4. 2. Telle était bien l’intention qui a guidé mon discours ; mais je le conservais à la maison, persuadé par ceux qui connaissent les affaires de la cour  que cela était plus sûr5. Car il était à craindre que certains dressent celui qui avait institué la loi contre celui qui avait composé le discours. 3. Mais la Fortune s’est substituée à moi, et sa voix a tour à tour institué et abrogé la loi6 ; le discours s’est ainsi retrouvé au théâtre7 et ce qui était un conseil a pris le sens d’un éloge8. 4. Toi assurément tu fais bien de te consacrer autant à tes jardins, si proches9, qu’aux discours. C’est ce que m’a dit et m’a annoncé ta lettre d'aujourd'hui10.


1. Le discours de Libanios prenait vraisemblablement la défense des études de rhétorique. 

2. καλῶς εἰργάσθαι : le discours a eu du succès parce que la Fortune a finalement fait évoluer la situation dans le sens de ce qui y était prôné  mais aussi parce qu'il a été présenté au public qui l'a apprécié.

3. C'est aux élèves des écoles de rhétorique que la loi interdisait de prendre la parole en tant qu'avocats.

4. La traduction a conservé la triple occurrence du verbe λέγειν (parler) dans la même phrase.

5. Prendre ouvertement parti contre la politique du préfet Tatianos, représentant de l'empereur Théodose, n'était pas sans danger.  

6. La Fortune a été favorable à Libanios en prenant son parti et celui des lettrés : la loi a été abrogée. Dans le Bios (Or. I), la Fortune joue un rôle primordial : elle est présentée comme la dispensatrice des bonheurs et des malheurs qui ont marqué l'existence de Libanios. Cf. ep. 1042, note  9.

7. Le mot théâtre désigne tout type de lieu, souvent en hémicycle, pouvant accueillir des spectacles, ici des démonstrations oratoires. Il équivaut à un auditorium.  

8. Le discours, dont on ignore le destinataire - Tatianos ou Théodose - exhortait à abroger la loi. Une fois la loi abrogée, ce discours tourne donc à l'éloge du législateur. 

9. « Si proches » a un sens spatial mais l'adjectif peut aussi avoir une connotation affective. Philagrios consacre sa retraite au jardinage et à la littérature.

10. Littéralement : « ta lettre de maintenant ».