Lettre 865


Année 388


(Dossier Rufin)


Première lettre conservée à ce personnage important que tout oppose pourtant à Libanios, l’origine, la culture, la langue, la religion. Rufin est alors magister officiorum. L’essentiel de la lettre décrit les atermoiements de l’échange épistolaire : les attentes, les déceptions, mais aussi le rôle des intermédiaires, les porteurs ; elle pose la question du bilinguisme, qui nécessite le recours à des traducteurs. Malgré ces difficultés, les deux personnages semblent avoir engagé un échange, direct ou indirect : Rufin fait à Libanios l’honneur de le lire (même traduit en latin) et de l’apprécier, Libanios fait à Rufin l’honneur de l’intégrer dans cette complicité très étroite que constitue un échange épistolaire. Mais cette familiarité presque amicale apparaît toute de convenance, car Libanios se contente, de manière opportuniste, de demander à Rufin de l’aide pour les ambassadeurs d’Antioche.


Ῥουφίνῳ


1.  Τὴν ἐπιστολὴν δοὺς Ἀνυσίῳ τῷ βελτίστῳ τὴν πρὸς σέ, παρ’ ὅτουπερ ἐπείσθην ὡς οὐκ ἂν ἀηδῶς ἐπιστολήν μου λάβοις, ἠχθόμην μὲν ἀκούων αὐτὸν οἴκοι τε καθῆσθαι καὶ διαμέλλειν· ὡς δὲ ἤγγειλέ τις τῆς Εὐρώπης τε τὸν ἄνδρα ἐπιβεβηκέναι καὶ μικρὸν ἀπέχειν σου καὶ μέλλειν συνέσεσθαι, λίαν ἡδόμην ἐλπίδα μοι τοῦ πράγματος σῶν γραμμάτων φέροντος. 2.  ἐπεὶ δὲ ὁ μὲν ἦν ἤδη παρὰ σοί, τὰ δὲ οὐκ ἐφαίνετο, τοσοῦτον γοῦν ἐβουλόμην γνῶναί ποθεν, εἴτε λαβὼν οὐκ ἀντεπιστέλλοις εἴτ’ οὐδὲν λάβοις, ὡς οὐκ ἀρκέσον μοι τὸ λαβεῖν σε καὶ σεσιωπηκέναι ἐπὶ τῷ λαβεῖν. 3. ἐν τοιούτοις δή μου κειμένου προσελθών τις κατ’ ἀγοράν—ἦν δὲ ἄρα τῶν σῶν καί τι τῶν πολλῆς σπουδῆς ἀξίων ἀφῖκτο διοικήσων—ἀρέσαι τέ σοι τὴν ἐπιστολὴν ἔφασκε καὶ γενέσθαι τοῖς διγλώσσοις ἆθλον ἐκείνην σοῦ μὲν κελεύοντος ἑρμηνεύειν, τῶν δὲ ἐξελεγχομένων. 4. ἠρόμην οὖν τὸν ἄνθρωπον, ὅστις τε καὶ πόθεν, καὶ μαθὼν ἐκείνῳ τε καὶ ἐμαυτῷ συνήσθην, τῷ μέν, ὅτι σός, ἐμαυτῷ δὲ τῆς ἐπιστολῆς δεδομένης, ἀνθ’ ἧς εἶχον ἂν πάλαι τὴν παρὰ σοῦ τοῦ τῶν πραγμάτων οὐκ ὄντος ὄχλου τοσούτου, νῦν δὲ πολὺς ὢν ἐκώλυσεν. 5. ἀφεὶς οὖν σε ταῖς φροντίσιν ἐκείναις, αἷς τὰ βασιλέως ἀμείνω ποιεῖς, καὶ προσήκειν ἐμαυτῷ γράφειν ὑπολαβών, κἂν μηδὲν ἐκεῖθεν εἴη, γράφω τε καὶ δέομαί σου τοῖς παρ’ ἡμῶν πρέσβεσι πάντα ἀποφῆναι λεῖα. τήν τε γὰρ πόλιν ἡμῖν οὕτω τιμήσεις καὶ τὴν τῶν ἀνδρῶν εὐγένειαν καὶ τοὺς ὑπὸ ταῖς Μούσαις πόνους οὓς ὑπὲρ λόγων ὑπέμειναν.

à Rufin


1. Une fois donnée à l’excellent Anysios1 la lettre qui t’était adressée – tu m’avais persuadé que ce n’est pas sans plaisir que tu recevrais une lettre de moi – j’étais affligé d’entendre dire qu’il restait chez lui et différait son départ. Mais quand on annonça que l’homme avait débarqué en Europe2, qu’il n’était pas très loin de toi et sur le point de te rencontrer, j’éprouvai une grande joie, car l’événement m’apportait l’espoir de ta lettre. 2. Alors que lui était déjà à tes côtés, mais qu’elle3 ne se montrait pas, j’ai absolument voulu en connaître les raisons : soit tu avais reçu la mienne mais ne répondais pas, soit tu n’avais rien reçu ; je ne pouvais en effet admettre4 que tu l’aies reçue mais aies gardé le silence après l’avoir reçue. 3. Comme je me trouvais dans ces dispositions, quelqu’un vint à ma rencontre sur l’agora5 – c’était justement l’un de tes hommes et il était venu régler une de ces affaires qui exigent beaucoup de zèle - pour me dire que la lettre t’avait plu et qu’il y avait eu une compétition entre bilingues, parce que tu avais demandé de traduire ce texte et qu’eux s’y étaient mesurés6. 4. J’interrogeai donc l’homme : qui était-il et d’où venait-il ? L'ayant appris, je me réjouis pour lui et pour moi, pour lui parce qu’il était des tiens, pour moi, parce que la lettre t’avait été remise ; en échange j’aurais eu depuis longtemps une réponse de toi, si la masse de tes affaires n’avait pas été aussi importante, mais en réalité leur quantité t’en empêchait. 5. Te laissant donc à ces préoccupations – c’est ainsi que tu améliores la situation de l’empire7 – et estimant que c’est à moi qu’il convient d’écrire, même si je n’en obtiens rien en retour, j’écris et je te demande de faciliter toute démarche aux ambassadeurs de chez nous. En effet, tu honoreras ainsi notre cité, la noblesse de ses hommes et les travaux, patronnés par les Muses, qu’ils ont endurés au service de l’éloquence.


1. Assesseur de Rufin, alors magister officiorum. Seeck 1906, p. 78-79 ;  PLRE 1, A. 2, p. 79-80 ; Petit 1994, n° 30. 

2. Il se trouve alors en Italie, avec Théodose.

3. « Elle » désigne la lettre attendue en réponse à celle de Libanios, qui est perdue. 

4. Le grec dit littéralement : « il ne m’aurait pas convenu à moi », donc je n’aurais pu admettre.

5. On ne peut préciser à quelle place publique Libanios fait allusion ; on sait qu’à la fin du IVe siècle il y avait plusieurs places publiques à Antioche, comme dans toutes les grandes cités.

6. Les lettres de Libanios étaient traduites en latin pour permettre à Rufin, qui, à l'époque, ne connaissait pas le grec, d'en prendre connaissance. Sur la culture de ce personnage, voir Rufin.

7. L’expression de Libanios est particulièrement vague, mais sans doute volontairement ; elle ne permet pas de préciser quelle politique a menée Rufin. C’est une façon de souligner l’importance de son rôle et de le flatter.